Journal de route

17 Avr

« La première méthode de travail consistera à ouvrir un journal de route où l’on notera chaque soir le travail accompli dans la journée. »

Marcel MAUSS

Le soir du Jeudi 13 avril 1984

Un vent violent agite les peupliers et vide le souk qu’il couvre d’un brouillard de poussière blanche.

Pour me mettre à l’abri de la poussière, je rejoins sous leur tente mes amis de Talmest. Parmi eux se trouve aujourd’hui un raoui (conteur). Tout le monde écoute rêveusement sa voix douce couverte par le vent. Ce vent est doté de baraka, on croit qu’il est la manifestation de l’esprit de Sidi Aïssa dont un mythe nous dit :

« Aïssa était vacher, ses frères avaient oublié de lui accorder sa part d’héritage…  Il les maudit par la famine et la sécheresse et sa malédiction fut exaucée. Ils vinrent alors lui demander pardon. Il n’accepta qu’à la condition qu’ils devinssent ses serviteurs (khoddam) pour une part du cheptel et qu’ils lui accordassent la ziara de l’huile d’olive à la princesse Lalla Taourirt. »

Le moqadem de la zaouia de Talmest me dit :

 » Ne restons pas là ; il fait froid ; allons plutôt voir un serviteur de Sidi Aïssa ! »

Alors que le vent continue dehors à soulever des torrents de poussière et qu’on ne voit plus à travers les toiles des tentes que le faible éclairage des bougies et des ombres vacillantes, j’ai l’honneur de passer la nuit chez un notable. Nous sommes – le moqadem et les autres dignitaires Regraga – accueillis dans une chambre, isolée du harem.

La pièce peinte à la chaux, au sol couvert de nattes et de tapis de prière, donne sur un patio où poussent pommiers, abricotiers, basilic et géraniums. Atmosphère de prière et de paix. Notre hôte est un brave paysan, hospitalier et pieux. Son domestique qui s’occupe du service de thé (tbaïli) nous dit :

 » Si Abdelmajid m’a donné hier la consigne de recevoir un certain « Monsieur » qui suit la khaïma en décrivant tout ce qui se passe. Je lui ai dit : « Les Regraga n’ont rien à faire d’un policier. »

Maintenant que nous avons partagé le sel, je lui inspire confiance. Je lui explique néanmoins que mon destin est avec les paysans et non contre eux. Le moqadem de la khaïma m’approuve en disant que je témoigne pour les générations futures et non pour le makhzen. Le moqadem de Talmest, brave homme corpulent et rougeaud, et qui fait preuve d’une érudition surprenante, me compare à Mokhtar Soussi, ce théologien ethnologue du Sous qui décrivit en plusieurs volumes le miel des choses. Le moqadem de Talmest m’encourage à poursuivre dans la voie de l’exploration. Ces gens ne savent peut-être pas que je suis moi-même mû par le désir d’échapper à la toile d’araignée qui se tisse sur l’histoire immobile des villes.

Vendredi 14 avril 1984

Ce matin, les pèlerins ont dit :

« Seule la zaouia de Sidi Ali Krati (guérisseur du vitiligo), deuxième étape, n’offre pas la mouna, alors qu’elle reçoit les ziara.  »

Pourquoi ? Je l’ignore. Lorsque j’ai voulu prendre congé, celui qui me prenait pour un « policier » me dit d’une manière suave, le sourire engageant :

« Abdelkader, tu es devenu Regragui, tu es des nôtres. »

Dehors, grande animation dans les allées commerçantes ; je choisis d’aller à l’écart pour méditer à l’ombre d’un olivier. Le borgne, l’excellent joueur aux cartes, qui a la peau brûlée d’un marin, me rejoint. Il me surprend en s’adressant pour la première fois à moi sur un ton sec. Il me menace de mort, si je continue plus loin au pays de la siba, où il n’y a plus ni routes ni gendarmes. Je comprends que les fellahs aient peur du makhzen comme de la lèpre, je suis moi-même allergique aux gendarmes. Mais comment leur expliquer mon amour pour la liberté sans qu’ils me prennent pour je ne sais quel opposant ?

Je suis pris entre l’enclume et le marteau. J’ai envie de crier que je suis un simple pèlerin, puis je décide de laisser faire le temps, qui fera s’établir progressivement la confiance. Lorsque le borgne est convaincu par la sincérité de mon ton, il me dit que les gens me prennent ici, soit pour un agent du makhzen, soit pour un fou.

Le jeune fquih nous rejoint et me fait savoir que si mon but est contraire à l’intérêt des Regraga, leur malédiction tombera sur moi. Puis il ajoute :

 » Maintenant, j’ai confiance en toi,mais n’écris rien qui puisse mettre en danger la liberté des jeunes. Les jeunes tiennent tant à leur liberté.

_ Moi aussi, je suis allergique à l’autorité. »

Tout à l’heure, j’ai vu un gendarme dans la khaïma, avant d’y pénétrer, il a enlevé respectueusement son casque comme faisait l’officier du temps de la colonisation. Le moqadem Mahmoud, qui est venu d’Essaouira, lui a confié une lettre et un voleur.

C’est probablement cet incident qui est responsable de la brusque « crise de confiance » qui s’est déclenchée contre « l’ethnologue ». Le nouveau moqadem a probablement commis une erreur en livrant un des leurs au gendarme : les jeunes veulent vivre convivialement, régler leurs différends à l’amiable, se soumettre à la coutume et au pouvoir sacré de la khaïma. Pourquoi arracher l’un d’entre eux au groupe pour le livrer à la cellule noire où ne chante aucun oiseau…

Le rapt de la liberté est pire que la mort.

Je reviens à la maison de mes hôtes pour reprendre mes affaires. Si on procède déjà à la distribution des offrandes, c’est que bientôt nous reprendrons notre chemin vers le porte-étendard des Sept Saints. Des pèlerins se disputent un peu de semoule pour féconder la terre. A l’intérieur de la maison ma surprise est grande de me retrouver face à face avec le grand moqadem qui, tout en lorgnant mon déguisement de campagnard et mon turban, leur dit :

 » Il faut bien prendre soins de Monsieur Mana, c’est un homme d’une grande famille et d’une grande culture. »

Le moqadem est médini raffiné et représente au conseil municipal le quartier où j’habite. Puis, on en vient à parler de « l’affaire » :

 » Nous avons seulement voulu éloigner le voleur du daour « , tranche le moqadem que tout le monde écoute respectueusement, » j’ai dit au gendarme  de le relâcher un peu plus loin, nous ne voulons faire du mal à personne « .

J’étais donc le bouc émissaire de cet incident ; les jeunes ne pouvant empêcher qu’on emmène l’un des leurs, ont orienté leur vindicte contre moi le citadin, l’étranger, celui qui écrit pour Dieu sait qui ? Le grand moqadem qui est aussi un citadin et, nouveau dans sa fonction, a finalement compris la nécessité d’apaiser l’angoisse de tout le monde : dans la campagne, le gendarme est une véritable terreur parce que sa tenue, son arrogance et son ignorance excluent tout dialogue. La décision du grand moqadem est habile et sage, car si les fellahs disent qu’au daour ce sont les Regraga qui commandent et non le makhzen, c’est bien pour échapper à l’arbitraire et à la tyrannie, le temps d’un rite.

« Le voleur » ne peut appartenir qu’à la tribu servante, qui vient d’offrir la ziara ; il est dangereux pour les Regraga de mécontenter l’une de ces familles en mettant un de ses fils en prison, alors que tout le monde ici les fête et les attend avec espoir. Les Regraga sont là pour rétablir l’ordre et l’amour et non pour semer la haine.

Il est temps de partir pour échapper à l’ennui qui commence à balayer ce lieu plein de poussière. Une étape nous fait oublier l’autre : hier, je vivais encore dans le souvenir angoissant du chien qui avait failli me mordre. Le trajet de ce matin, ses oiseaux innombrables ont complètement effacé l’angoisse pour la remplacer par la légèreté de l’insouciance ; la marche fortifie le corps et purifie l’âme.

Sur le chemin, un mille-pattes ressemble à un train vu d’avion. Pour un jeune :

 »  C’est l’anneau du doigt, son apparition est un prélude aux pluies « .

En effet, un vent frais d’Ouest pousse les nuages. Les pèlerins sur leurs ânes m’indiquent de temps en temps une msarba (raccourci) : paisibles sentiers traversant tantôt une vigne entre des champs de céréales, tantôt un terrain où se mêlent la vigne, les fèves et les petits pois. Je fais un bout de chemin avec un fellah qui transporte sur son âne un coffre peint de motifs naïfs aux couleurs éclatantes :

 » J’habite un endroit éloigné de toute route « , me dit-il.  » Ma femme, par deux fois, a avorté. Le toubib dit qu’elle a chaud au ventre et m’ a conseillé de la faire examiner chaque mois avant l’accouchement. Impossible : le déplacement coûte trop cher. J’ai alors consulté le fquih qui m’a expliqué qu’elle souffre d’une ogresse appelée Oum çibyan (la mère des enfants). En fait, les deux fœtus avortés avaient une joue brûlée. Alors le fquih a confectionné son h’erz et le troisième enfant a réussi.

On appelle h’erz les amulettes qui sont, en quelque sorte, des incantations écrites. Le récit de la légende d’Oum çibyan peut être porté comme amulette :

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux, qu’il accorde ses bénédictions au Seigneur Mohamed, à sa famille et à ses compagnons, et qu’il les sauve.
On raconte de notre Seigneur Soleïman Ben Daoud (Salomon fils de David) qu’il vit une vieille, grise, aux yeux bleus, aux sourcils joints, aux jambes grêles ; les cheveux épars , la bouche ouverte, vomissant le feu, elle labourait la terre avec ses ongles, elle fendait les arbres rien qu’en criant. L’ayant donc rencontré , notre seigneur Soleïman lui dit :
_ Ô vieille, es-tu une créature humaine ou un génie, car je n’ai jamais rien vu de plus sauvage que toi ?
Elle lui répondit :
_ Ô Prophète de Dieu, je suis Oum çibyan, je domine les fils d’Adam et Eve, j’entre dans les maisons, j’y pousse le cri du coq, j’y aboie comme les chiens, j’y mugis comme le taureau, j’y crie comme crie le chameau, j’y hennis comme hennit le cheval, j’y braie comme brait l’âne, j’y siffle comme le serpent et je prends la forme complète de ces animaux, je noue les matrices des femmes, je fais périr les enfants sans qu’on me reconnaisse.
Ô Prophète de Dieu, je stérilise les entrailles des femmes, et je les empêche d’être grosses en fermant leur matrice, et on dit : « une telle est stérile », je vais vers la femme qui vient de concevoir, je souffle sur elle et je provoque une fausse couche, et l’on dit : « une telle est hawwâla (qui ne peut aller jusqu ‘au terme de la gestation), je vais vers la fiancée, je noue les pans de son vêtement (c’est-à-dire : »je l’empêche de se marier ») et je porte malheur aux jeunes époux, ensuite je vais vers l’homme, je bois son sperme épais et ne lui laisse qu’une liqueur sans force et sans épaisseur qui ne féconde point, et l’on dit « un tel est impuissant ».
Puis, je vais vers l’homme et je paralyse son commerce, s’il laboure, il ne récolte rien, s’il sollicite, il n’obtient rien, bref, c’est moi Ô Prophète de Dieu, qui assaille de toutes façons les fils d’Adam et les filles d’Eve.
Alors notre Seigneur Soleïman la saisit violemment et lui dit :
_ Ô créature maudite, tu ne sortiras de mes mains que tu n’aies fait un certain nombre de pactes et de promesses, comme de t’abstenir de stériliser les femmes des hommes quand elles sont enceintes et de frapper leurs enfants.
Elle répondit :
_  Oui, Ô Prophète de Dieu, car tu es mon maître.

Au cours du chemin le cortège de la khaïma rencontre celui de la « fiancée », près d’une citerne, au sommet d’une colline : c’est un mariage rituel et symbolique qui vise à éloigner Oum çibyan de la matrice des femmes, du bétail et des arbres. C’est la « fiancée » ou moqadem d’Akermoud qui dirige la prière de la pluie. Il fait penser au Messie avec son doux regard de miel, sa barbe couleur d’ébène, son burnous blanc et sa jument blanche. Ce n’est certes pas un hasard si celui qui dirige nos prières est le descendant de celui qui chauffait l’eau des ablutions rituelles des Sept Saints aux sept rayons du soleil.

Après les salamalek, le fils du soleil me serre la main en me disant :

_ Viens me voir à la mosquée de Meskala, je te donnerai les détails sur l’itinéraire de ma taïfa.

Tout le monde reprend son chemin. Je cours derrière le porteur d’eau qui dévale les pentes comme une gazelle malgré ses quarante années bien sonnées. Dans le sens inverse, un cortège d’ânes et de mulets vient à notre rencontre :

 » Ce sont les Grâan qui viennent des Abda (la confédération au Nord de l’oued Tensift). Ils se dirigent vers Sidi Aïssa que nous venons de quitter « , m’explique le porteur d’eau.

On les appelle Grâan : on peut se demander s’il ne s’agit pas en fait du cycle du Graal, cette quête pour le vase contenant le sang du Christ, puisque leur étape est justement Aïssa (Jésus). En ce début de printemps la campagne est traversée en tout sens par les fractions de tribus qui parcourent des dizaines de kilomètres parfois pendant plusieurs jours pour offrir ziara et dbiha à leur saint protecteur. Notre pèlerinage croise d’autres pèlerinages. Après un cheminement d’environ deux heures, nous voilà accueillis par le chant du coq : nous arrivons chez le porte-étendard dont la koubba se trouve au fond d’un col.

Dans ce rituel géographique, la distance entre deux étapes ne dépasse jamais la demi-journée. Elle se fait entre le zénith et le crépuscule ; la règle est de suivre le mouvement du soleil au dessus de l’horizon. La traversée est à la fois agraire, saisonnière et cosmique.

Le soir, il fait un temps doux et frais pour le repos sous les amandiers. Les you-you pleuvent sur la khaïma qu’on dresse. A côté de moi, Aghissi, les yeux au fond des orbites, le cœur sur la main, confirme ce que j’ai toujours pensé : les morts sont parmi les vivants quand les « épines » de la tente rouge sont dressées.

A l’intérieur de la zaouia, de petites pièces sombres et rustiques. Je me courbe pour pénétrer sous la porte de celle où les moqadem égrènent leur chapelet à la lumière d’une bougie en attendant le thé. Je demande de plus amples informations sur le marabout : « Il faut connaître l’histoire », me répond un membre de la corporation des porteurs d’eau, qui a le visage couvert de tâches de vitiligo et qui, dans le jeu d’ombre et de lumière des bougies, donne l’impression d’un revenant. Je tressaille davantage en écoutant sa voix gutturale qu’en voyant son visage fluctuant.

Je suis peut-être une fausse route si au lieu d’observer ce qui se passe autour de moi, je continue à traquer l’hagiographie, qui ne m’apprend rien de plus que la toponymie : « Sidi Boulaâlam » est le porte-étendard. Bien sûr, depuis belle lurette, j’ai rejeté comme une peau de serpent les vieilles superstitions. On ressent une paix véritable dans le dépouillement de la mosquée, mais je ne sais quel sentiment macabre se dégage du catafalque où l’on devine les os du marabout. Ce sentiment est renforcé par le spectacle de ces vieilles sorcières incultes en train de mettre de la poussière tombale dans un bout de chiffon en manière d’amulettes.

J’ai vainement tenté de comprendre leurs sentiments par sympathie, mais à chaque fois, je ne ressens que nausée : le sacré maraboutique serait-il un sacré nauséabond ? De toute manière, il est trop enraciné dans la terre pour nous faire monter au ciel. Je n’arrive pas à faire que mon texte dégage ce climat, auquel ne peut échapper le visiteur des Sept Saints.

Je dois reconnaître que les grossièretés paysannes interdisent tout raffinement intellectuel. Mon « voyage spirituel » a été une sorte de prise de maquis face à l’hypocrisie citadine et à l’impasse politique où s’est enlisée ma génération ; l’euphorie des années 1970 s’est progressivement transformée en crainte de maladies, d’agressions de pillards, et de dégoût moral face à l’idolâtrie primitive. Le paganisme vient de paganus qui en latin veut dire justement  « paysan ». L’apport des anciennes hordes arabes s’est accentué dans les platitudes des plaines atlantiques. Je préfère la finesse des montagnards berbères, du bel et sobre Atlas, à cette terre calcaire couverte d’amers genêts et mouillée par le vent de crabe porteur de fumées sardinières et phosphatières.

Ce n’est pas par mépris que je note ces impressions, mais il serait hypocrite de dire que je n’ai rencontré dans ce pèlerinage que des hommes à la recherche d’un Eden terrestre. Je ne suis ni le scribe qui légitime, ni le littérateur qui exploite un esthétisme exotique destiné à « épater le bourgeois ». C’est un pèlerinage où le corps se mobilise pour que la tête se fige. Un homme, une société peuvent-ils faire du sur-place, éternellement, en attendant d’être broyés par la fatalité ? Une société fondée sur les Sept Saints ne peut-être qu’une société de somnambules.

Alors que je rumine ces interrogations dehors, devant le sanctuaire, les paysannes venues de loin et qui passeront la nuit ici discutent entre elles. Un homme fait intrusion dans la chambrée des moqadem et leur lance :

 » Bénissez-moi, ma maison sera la vôtre, même si vous êtes vingt à y venir ! »

Puis il redisparait aussi promptement qu’il est venu. Dehors les femmes continuent leur conciliabule. Le moqadem de la khaïma rappelle ce qui s’est passé sur la montagne magique : le moqadem des Oulad Bouchta Regragui était un collaborateur de la colonisation, je lui ai dit : « Le temps de l’arrogance est mort à jamais pour toi ! »

Le soir du Dimanche 16 avril 1984

A grandes enjambées la procession se remet en marche vers Lalla Beit Allah. Il est cinq heures trente, l’étape est très courte et nous laisse encore assez de temps avant le coucher du soleil. A mi-chemin du sommet de la montagne, je rejoins le moqadem de la taïfa. Turban immaculé, barbe noire, mots rares, la silhouette imposante de ce fellah rusé contraste avec la petitesse de l’âne qui le porte. Superbe, le dialogue dans cette brise du soir qui envahit ces hauteurs, alors que tout en bas, à califourchon sur leurs bêtes de somme, les gens de la khaïma entament à peine leur ascension :

 » Le salut d’Allah sur vous, attendez-vous le crépuscule pour rejoindre le temple ?

_ Chaque fois que sonne l’heure de prière, nous faisons halte pour prier.

_ Tu as une sacrée jument blanche (celle qu’il monte lors des cérémonies).

_ Oui, mais malheur à quiconque autre que moi la chevauche ! Le courroux de mes ancêtres le foudroierait, la folie le guetterait avant la fin du pèlerinage.

_ Tu as un beau tapis rouge.

_ Il m’a été offert par un homme de foi, au début du daour.

Le problème de la légitimité est une préoccupation constante chez le moqadem de la taïfa :

 » Notre zaouia est supérieure à celle des autres ; elle comprend à elle seule trois saints : Sidi Boubker Ashemmas, Sidi Saleh et son fils, et Sidi Abdellah Adenas son petit fils. Les quatres autres saints sont dispersés parmi les douze autres zaouia

Son écuyer me dit :

 » Les gens de la khaïma appellent par dérision notre moqadem « la fiancée » ; est-ce qu’un homme peut-être « une fiancée » ? (éclat de rire). Son vrai nom est « la taïfa de la zaouia d’Akermoud).

_ Ceux de la khaïma désire que la taïfa n’existe plus, mais point de rite sans elle. Notre rivalité avec eux est ancienne », explique le moqadem de la taïfa.

Son Sancho Pança obtempère :

_ Le sultan des Regraga a partagé sa baraka avec son gendre d’akermoud. Il lui a dit : « Je te donne la clé ; la femme qui désire se marier doit la prendre ; la frigide doit passer sous le ventre de ta jument. »

La montagne domine un espace infini ; paysage volcanique et brumeux où serpente l’oued Tensift. On dit que de ces hauteurs, par les nuits limpides, on peut même voir les lumières de Marrakech. Je savoure le plaisir d’être l’un des rares étrangers à fouler ce haut lieu de la sacralité préhistorique.

La coupole de Lalla Beit Allah est un temple à douze piliers, sans tombeau ni catafalque, bâti au sommet de la montagne par l’invisible. Sa coupole rappelle étrangement le sein fécond de la jeune mère.

Au seuil du temple, la « fiancée » est accueillie exclusivement par les femmes. Certaines d’entre elles arrachent les poils cendrés de la jument sacrée au risque de recevoir quelques coups de sabots alors que certaines passent trois fois sous son ventre. Lalla Beit Allah est probablement une ancienne déesse berbère devant laquelle se déroulaient les fiançailles collectives qui étaient sensées féconder le maïs. Nous avons retrouvé au sommet du Djebel Hadid une fiancée mégalithique (laâroussa makchoufa) à la forme phallique et qui a pour fonction de féconder la terre nourricière.

Le moqadem de la khaïma me demande de rédiger une plainte qu’il porte à la « fiancée » qui préside aux destinées des homme à Lalla Beit Allah.

 » Il s’agit, m’explique la fiancée, d’une bagarre autour des jeux de hasard.

– Non, rétorque le jeune plaignant ensanglanté ; l’agresseur a voulu me violer…

Le moqadem l’arrête immédiatement :

_ Ne parle pas de « ça » !…

A chaque étape les jeunes dépensent leur gain à corser les soirées dansantes d’adjuvants rituels. Véritables tavernes mobiles, les chameaux clandestins se déhanchent derrière les pèlerins -tourneurs. Ils sont en cela comme les habitants de Formose dont Montesquieu nous dit qu’ils ne regardent point comme péché l’ivrognerie et le dérèglement avec les femmes ; ils croient même que la débauche de leurs enfants est agréable à leurs Dieux.

L’incarnation du Majdoub nous parle des temps modernes :

 » Maintenant la lumière est à l’intérieur et à l’extérieur des foyers, tu dors en sécurité même en pleine forêt. »

On allume les bougies et on s’endort, hommes et femmes confondus à l’intérieur de Lalla Beit Allah. Certaines femmes sont venues de loin. Le mari n’est jamais présent : « A Rome, écrit Montesquieu, il était permis au mari de prêter sa femme à un autre…. Cette loi est visiblement une institution Lacédémonienne, établie pour donner à la République des enfants d’une bonne espèce, si j’ose me servir de ce terme. »

Cette promiscuité entre hommes et femmes, c’est le tmarsit symbolique, vestige d’une antique nuit de l’erreur.

Une femme enceinte donne sa ceinture à bénir, une autre son bébé. Deux Regraguis discutent au fond avec une belle femme, on dirait Lalla Beit Allah en personne. On est probablement ici en présence d’une vieille tradition de communisme sexuel dans laquelle les Regraga caprifiaient réellement les femmes des tribus servantes pour faciliter magiquement la même opération chez les plantes et le cheptel.

Les femmes retrouvent dans le rêve rituel, la liberté qu’elles n’ont pas dans le réel : le droit d’avoir plusieurs maris  comme celui-ci a le droit d’avoir plusieurs femmes. Les vieilles institutions berbères étaient probablement matriarcales et c’est l’Islam qui a instauré le patriarcat. On m’apprend qu’au lendemain de notre départ, des pèlerines restent pour une journée de lama, où la transe efface la culpabilité et favorise le repentir.

Abdelkader MANA

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