Quarante mois dans les prisons indiennes

6 Mai

Quarante mois dans les prisons indiennes

Publié le 29 avril 2010

Reporters sans frontières a recueilli le témoignage de Maqbool Sahil, journaliste basé à Srinagar dans l’Etat du Jammu et Cachemire. Il est actuellement rédacteur en chef de l’hebdomadaire en ourdou Pukaar. Le journaliste couvre depuis dix-neuf ans le conflit au Cachemire qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts.

En 2004, après avoir enquêté sur le viol d’une Australienne pour son journal de l’époque, Chattan, Maqbool Sahil a été arrêté et détenu pendant quarante et un mois. Il a été interrogé dans des conditions très difficiles pendant plus de deux semaines. Accusé d’espionnage pour un réseau lié au Pakistan, il n’a jamais été jugé. La loi indienne exige pourtant que tout inculpé soit traduit devant la justice dans un délai de soixante jours. Libéré le 9 janvier 2008, il a fait le choix de reprendre ses activités journalistiques.

Maqbool Sahil a écrit sept livres durant cette détention. Son témoignage « Shabistan-e-wajood » a été salué en 2009 par Reporters sans frontières.

RSF : Quel était le motif de votre détention ?

MS : Ma détention m’a été imposée purement pour mes activités journalistiques à l’hebdomadaire Chattan pour lequel je couvrais des affaires criminelles. Quelques jours avant mon arrestation, j’enquêtais sur l’affaire d’une touriste australienne dans le Cachemire. Cette touriste avait accusé le propriétaire d’une péniche de viol. Quasiment tous les journaux traitaient de cette affaire. Mais j’ai découvert des faits contredisant ce témoignage et j’ai publié un article sur ces découvertes.

Quelques jours après la publication, précisément le 16 septembre 2004, j’ai été arrêté à Srinagar, la capitale d’été du Jammu et Cachemire, alors que je sortais d’une base militaire. Des militaires m’ont mis dans un véhicule non immatriculé et m’ont amené au centre d’interrogation Hari Nivas. C’est là que j’ai appris le motif de mon arrestation : j’étais accusé d’appartenir à un réseau d’espionnage en faveur du Pakistan.

RSF : Quels étaient les charges ?

MS : Pendant plus de quinze jours, j’ai été victime d’actes de torture au troisième degré. Puis ils m’ont annoncé qu’ils m’inculpaient sous le coup de la loi draconienne sur des secrets officiels et d’espionnage. Cette loi prévoit la peine de mort et ne permet pas la libération sous caution.

RSF : Pourriez-vous nous parler des conditions de votre détention ?

MS : J’ai été incarcéré avec toutes sortes de criminels, y compris des meurtriers. La torture était régulière et sans pitié. Durant plusieurs interrogations, des policiers utilisaient des instruments de torture comme les rouleaux en bois sur mes jambes. Ils me pendaient aussi au plafond, me battaient sur les pieds à coups de canne, et me tapaient sur tout le corps. L’intensité était augmentée quand je n’étais pas capable de leur fournir des informations sur ma soit disante appartenance à ce réseau.

Vu le degré des tortures, je ne pouvais même plus me mettre debout. Certains détenus m’ont aidé pour me changer et pour manger.

Autrement, la police a perquisitionné ma résidence à trois reprises et tous mes livres, journaux intimes, y compris mon ordinateur, ont été confisqués. Même aujourd’hui, je ne les ai toujours pas récupérés.

Le 1er octobre 2004, j’ai a été transféré à la prison centrale de Srinagar, où je suis resté pendant un mois. Ensuite, j’ai été à nouveau interrogé au centre Hari Nivas. Puis, l’ordre de détention de deux ans m’a été imposé, en vertu de la loi sur la Sûreté publique (PSA). Cette fois, j’ai été transféré à la prison centrale de Kote Balwal à Jammu. Puis, la Haute Cour a cassé l’ordre de détention basé sur la PSA, et je suis revenu à Srinagar, cette fois détenu dans le centre d’Humhama. Puis j’ai été de nouveau emprisonné sous la PSA et transféré à la prison de Kote Bhalwal. Cette procédure s’est répétée quatre fois en quarante mois, jusqu’en janvier 2008. En été 2007, j’ai été placé en détention à la prison d’Amphalla où la cellule était individuelle et très sombre. Il faisait également très chaud et je n’avais pas droit à un ventilateur ou à de l’eau. Je pouvais seulement sortir de la cellule une fois par jour, pour aller aux toilettes. Le reste du temps, je faisais mes besoins dans une boîte en métal.

RSF : Comment cette détention vous a-t-elle affectée ?

MS : Durant ces 41 mois, j’étais quasiment coupé de ma famille. Je ne pouvais que difficilement voir mes enfants. Ma mère, je ne l’ai vue qu’au bout de deux ans, au centre d’interrogations d’Humhama. Sa santé se détériorait. Mon frère travaillait comme électricien à domicile pour subvenir aux besoins de ma famille de huit personnes.

RSF : Comment est-ce que cela vous a affecté, en tant que journaliste ?

MS : En tant que journaliste, cela a été difficile d’être dans un endroit aussi dur et étrange comme la prison. J’ai pris la décision de lire et écrire. J’ai beaucoup appris sur les différents crimes car dans la prison, il y avait toutes sortes de criminels. Il y avait des détenus cachemiris, musulmans, sikhs, ou encore des Dogras. Par ailleurs, j’ai été choqué de constater que plus de 80% des détenus se disaient innocents.

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